5 octobre 2022

Conseil Municipal du 31 mars 2021 – Intervention de Mathilde REGNAUD sur le rapport 23 de modification du nom des Établissements d’Accueil du Jeune Enfant (EAJE)

Le moment est difficile pour le monde de la petite enfance, nous avons fermé une crèche, nous allons parler bientôt de la fin d’un dispositif de classe passerelle. Les enjeux sont donc importants et, à nos yeux, les priorités seraient de nous pencher sur le respect du rythme des enfants, sur notre capacité à répondre aux besoins des familles mais aussi sur les conditions de travail et la reconnaissance du personnel : voilà qui devrait mobiliser tous nos efforts. Mais puisque vous nous parlez des noms, je vais répondre sur les noms.

J’aimerais avoir plus d’informations sur la façon dont ont été choisis ces nouveaux noms et ces nouveaux visuels. Pour ces derniers, c’est une question de goûts et de couleurs, bien sûr, personnellement je les trouve terriblement moches et gnan-gnan, mais après tout ce n’est qu’un détail.

Les noms donnés, eux, ne me semblent pas être un détail. Les dénominations sont toujours lourdes de symboles, on le voit bien quand on renomme une rue par exemple. Et là, j’avoue être très gênée par deux éléments :

  • Ces différents noms créent autant de catégories. D’un côté les créatifs, de l’autre les aventuriers, ici les explorateurs…pourquoi mettre, déjà à leur âge, les enfants dans des cases ? Comme si on les jugeait, déjà… Vous écrivez, en plus, qu’il s’agit de « mettre en avant les spécificités des établissements » : si je comprends bien, les enfants n’auront pas tous les mêmes activités, certains auront plus de psychomotricité que d’autres ? Je suis très étonnée et cela ne me semble pas souhaitable que des projets pédagogiques soient aussi différents. Alors que vous agissez ainsi car vous trouvez les anciens noms stigmatisants, nous recréons ici une autre forme de stigmatisation et on donne l’impression d’être, déjà, dans la sélection des enfants.
  • Ces noms sont, en plus, tous mis au masculin. C’est la règle, dit-on, le masculin l’emporterait sur le féminin dès lors que l’on parle de plusieurs personnes ou choses. Cela me gêne beaucoup. A l’heure où l’on mesure toujours plus les profondes inégalités de genre qui gangrènent notre société, ne pouvons-nous pas faire un effort sur cette question ? Il existe des noms qui désignent, englobent, à la fois masculin et féminin (c’est le cas du mot enfant : il est épicène car marche au masculin et au féminin). Il est également possible de choisir des noms complètement différents, dans lesquels tout le monde pourrait se retrouver (au hasard des recherches : l’île aux trésors, 1-2-3 soleil… des noms de comptines, etc).

Car le langage n’est pas anodin, il n’est pas neutre et ne le sera jamais, il est foncièrement politique. Il est un cadre qui nous permet de penser le monde, Il dit le monde tel qu’on le voit. Nommer les choses les fait exister. Notre langue, actuellement, dit donc un monde du masculin où l’on continue à invisibiliser une partie de la population, et je crains que ce ne soit pas si inconscient que cela.

Le langage influence donc nos représentations. Un exemple : dans les enquêtes, si on demande aux gens de citer deux écrivains célèbres : ils ne citent que des hommes. Alors que si on leur demande de citer « écrivains et écrivaines », ou alors « personnes célèbres qui ont écrit » : on cite des femmes ! (Étude Harris interactive). On voit bien ici comme la langue influence notre pensée ! et vous le reconnaissez vous-mêmes, puisque le nom du quartier pouvait manifestement repousser certains parents, alors même que les crèches proposent aux Résidences comme aux Glacis un accueil de qualité.

Cela me semble donc un combat important pour l’égalité hommes-femmes, dont nous parlions tout à l’heure, que celui des noms de lieux car « si nous voulons vraiment l’égalité, nous devons nous débarrasser autant que faire se peut des travers légués par des siècles où seuls les hommes maniaient la parole publique, et le faisaient à leur avantage”, dit la linguiste Éliane Venot. La langue est un reflet de notre société, mais elle est également un outil qui participe à sa construction et à son (pas forcément bon) fonctionnement.

Mes propositions sont donc très simples :

  • Pourquoi ne pas faire choisir les personnels et les familles ?  
  • Pourquoi ne pas proposer des noms dans lesquels toutes et tous puissent se retrouver ?